La pêche en eau profonde

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En voilà un titre surprenant dans ce blog ! Je sais, je sais, j'ai d'ailleurs hésité à en faire un billet mais le sujet est à la fois grave et lié à la Bretagne.

Vous ne le savez sans doute pas mais cette semaine a eu lieu le vote au Parlement Européen (PE) en session plénière à Strasbourg le mardi 10 décembre afin de déterminer si le chalutage et l'usage de filets maillants au fond des océans, les deux méthodes les plus destructrices de la pêche dans les grands fonds, devaient être interdits. Par contre l'usage de palangre n'a jamais été remise en cause comme il m'est arrivé de le lire.

Pour information, la pêche en eaux profondes est traitée en marge du reste de la politique commune de la pêche (PCP) et la pêche des espèces définies comme profondes par la Commission Européenne (CE) est déjà soumise à des quotas ainsi qu'a des études d'impact. En effet le secteur de la pêche est soumis à des totaux admissibles de captures (TAC) qui définissent les limites de captures fixées pour la plupart des grands stocks commerciaux de poisson.

Vous avez peut-être vu l'excellent billet de Penelope Bagieu qui appelait à signer une pétition de l'ONG Bloom qui a recueilli plus de 771 000 signatures. Cette association est en lutte contre l’association Blue Fish qui fédère les acteurs de la filière (créée par Olivier Le Nézet, président du comité régional des pêches de Bretagne, et Claude Allan, premier vice-président de la communauté d’agglomération du Boulonnais).

Pour vous faire une idée sur ce sujet je vous conseille de regarder cette courte vidéo du monde. Or, outre la destruction écosystèmes (coraux, éponges et les sols sédimentaires) pour pêcher les espèces recherchées (les six espèces principales commercialisées sont la lingue bleue, le grenadier de roche, le sabre noir, le phycis de fond, la dorade rose et le béryx), les chalutiers capturent involontairement jusqu'à 144 espèces non commercialisées (dont plusieurs variétés de requins menacées), des prises rejetées mortes à la mer (pour ne pas dépasser le seuil des 10 % de prises fatidiques durant leur saison).

Selon le magasine Nature en raclant les fonds marins, les chaluts terrassent les talus continentaux et déplacent des millions de tonnes de sédiments: cette pêche "est devenue un important facteur d'évolution des paysages sous-marins" et ce "à grande échelle". Le biologiste Les Watling de l'université d'Hawaï, à Manoa (Etats-Unis), estime qu'"en appliquant les critères de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), certaines espèces profondes de l'Atlantique du Nord-Est, comme le sabre noir ou la lingue bleue, devraient être considérées comme en danger d'extinction" qui ajoute "s'il y a eu stabilisation de certains stocks au cours des dernières années, celle-ci s'est faite à des niveaux très bas, par rapport au stock initial".

Maria Damanaki, commissaire européenne chargée de ce secteur, a proposé en juillet 2012 d'interdire le chalutage profond dans les deux ans. Le Conseil international pour l’exploitation de la mer (CIEM) définit la pêche en eaux profondes comme toute pratique descendant en dessous de 400 mètres. En effet, cette eurodéputée grecque tentait de faire interdire le chalutage des fonds compris entre 400 et 1 500 mètres dans l'Atlantique Nord-Est en dépit de l'opposition de plusieurs pays: principalement la France et l'Espagne (responsable de 30% de ce type de pêche à elle seule) et, dans une moindre mesure, le Portugal et la Grande-Bretagne (irlande). Ce qui concernerait principalement des poissons comme le grenadier de roche, le sabre noir et le brosme.

Niveau chiffre, cela représente à peine 2 % des navires opérant dans l'Atlantique Nord-Est, ce qui correspond à 1,5 % des captures européennes dans cette zone (soit 47 000 tonnes). En France, trois entreprises ont recours à cette technique: Euronor, Dhellemmes et la Scapêche. Cette dernière, la plus importante, est liée à Intermarché et 40% de son chiffre d’affaire (CA) vient du chalutage en eau profonde de ses six bateaux du port de Lorient dans le Morbihan (Bretagne).

On ne peut passer sous silence le rôle du Comité scientifique, technique et économique de la pêche (CSTEP), organe chargé de conseiller la Commission européenne en matière de politique des pêches et notamment de donner un « avis crucial » pour la fixation annuelle des totaux admissibles de captures et des quotas au CIEM, et dont le Français François Théret travaille pour Intermarché. Ou encore l'étude du Français Pascal Lorance, du Britannique Tom Blasdale et de l'Ecossais Francis Neat (2010) pour le CIEM qui a permis non seulement de ne pas diminuer mais d'augmenter les quotas de le sabre noir et le grenadier de roche de l'Ouest Ecosse respectivement de 40 % et de 69 % pour 2013 et à nouveau de 30% en 2014 pour le sable noir. Toutefois Francis Neat a fait remarquer que les eaux européennes abritent plus de 200 variétés, qui sont particulièrement diverses entre 1500 et 1000 m de profondeur, se caractérisant par une longévité qui peut atteindre 100 ans, et une reproduction faible et tardive.

D'autres enseignes telles que Casino, Auchan ainsi que Carrefour viennent d'annoncer leur intention d'arrêter d'en vendre d'ici fin 2014 (sauf pour la lingue bleue et la dorade rose).

Mais ce qui m'intéresse est la déclaration de Claire Nouvian, présidente de l'association antichalutage Bloom, « c'est un jour historique qui célèbre la victoire du lobbying acharné des industriels et de la fabrication d’un mensonge d’Etat. Remercions en premier lieu le gouvernement de François Hollande et les socialistes du Parlement européen pour leurs positions indéfendables qui achèvent de discréditer le pouvoir en place », avec le soutien de leurs adversaires du PPE, dénonce-t-elle (et du FN, j'ajoute).

Les deux eurodéputés de Bretagne, Isabelle Thomas (PS/S&D) et Alain Cadec (UMP/PPE), avec la Scapêche, ont donc gagné. Doit-on rappeler que Europe Ecologie Les Verts font partis de l'actuel gouvernement socialiste Français ?

Attention, il ne faut pas confondre le vote global du texte sur ce sujet (567 voix pour, 91 contre et 32 abstentions) de celui sur l'amendement 62 de l'article 9 (342 voix contre, 326 voix pour et 19 abstentions) qui aurait conduit à une interdiction du chalutage.

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Car en effet aucun eurodéputé PS, du groupe S&D, n'a voté contre ce texte. Ce qui aurait permis l'adoption de ce fameux amendement et complètement changer la donne. Encore une affirmation que l'écologie n'est définitivement pas dans les priorités du gouvernement. Voilà qui promet pour la conférence des parties à la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP 21) prévue dans la capitale française en décembre 2015 où il s’agira d’élaborer un nouvel accord, applicable à tous, qui devra entrer en vigueur au plus tard en 2020 (sur le climat).

Déjà que sur le sujet (petit) de la pêche en eau profonde, il semble impossible d'arracher un accord au niveau européen; comment arriver à convaincre les Etats-Unis, la Chine et l'Inde (les trois plus gros pollueurs de la planète) sur un sujet majeur au niveau mondial ?

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