Vidéosurveillance à Toulouse

J'ai eu le plaisir d'assister à un débat de grande qualité sur la vidéosurveillance, organisé par Carré d'Info à la médiathèque J Cabanis (au pôle actualité).

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Y participaient:

  • Claude Touchefeu (PS): Adjointe à la politique de la ville,
  • Antoine Maurice (EE-LV): Vice-président de Toulouse Métropole
  • Christian Raynal (UMP): Conseiller municipal et ancien adjoint à la sécurité lors de la précédente mandature

Tous trois membres de la Commission des Libertés Publiques, créée en novembre 2011 par la municipalité.

Le débat était animé par Xavier Lalu, avec le soutien logistique de Bertrand Enjalbal, Kevin Figuier (photographe) et Florian Bardou, de Carré d'Info. Il y avait une forte affluence et des personnes ont même dû rester debout.

Actuellement, Toulouse compte 24 caméras dans le centre-ville, réparties de la façon suivante : 17 caméras dôme sur les secteurs Victor-Hugo, Wilson, Croix-Baragnon et Capitole; 6 caméras fixes dédiées à la surveillance des secteurs Capitole, Temponières et Alsace-Lorraine; 1 caméra fixe sécurisant le centre de vidéo surveillance urbaine place intérieure Saint-Cyprien. La vidéosurveillance a coûté 700 000 € d'investissement. Le salaire annuel des 9 opérateurs s'élève à 229 500 € auquel il faut ajouter 26 500 € de coût du contrat de maintenance annuel selon la dépêche.

Six nouvelles caméras de surveillance seront installées à Toulouse, dans le centre-ville rue Pargaminières (3 caméras) et place Anthonioz-De Gaulle dans le quartier de Bagatelle (3 caméras). La commission a émis un avis favorable pour ces implantations ciblées "sur la prévention de comportements graves". Laure Ortiz (professeur de droit public et ex-directrice de Science po Toulouse), la présidente de cette commission indépendante, ajoute que la commission a examiné, caméra par caméra, le bilan de la vidéo-surveillance installée en centre-ville de Toulouse en 2006 par l'ancienne municipalité. Il en ressort que 2 d'entre-elles (quartier Croix-Baragnon et quartier Victor Hugo) sont jugées "inutiles et redondantes". La commission a demandé la suspension de leur activité. La commission a également demandé à Tisséo de recalibrer les champs d’enregistrement de certaines de ses caméras, notamment celles qui donnent dans la rue. La commission recommande un temps de visionnage limité des 148 caméras qui filmeront en partie la voie publique ainsi qu’un périmètre d’action à trois mètres. L'avis complet est disponible ici.

Le Tetalab avait déjà réalisé une carte interactive des emplacements des caméras de vidéosurveillance. Le site "Sous surveillance.net" (site de cartographie collaborative, revue de presse, ressources documentaires contre la surveillance en général et la vidéo-surveillance en particulier) en a également publié une de Toulouse.

Histoire de la vidéosurveillance

En France, on dénombrait 812 villes équipées en 2005 et 1522 villes en 2007. En 2011 OWNI nous fournissait une carte détaillée.

François Fillon annonçait en 2009 qu'il doublait le budget dédié à la vidéosurveillance, passant de 10-12 millions en 2009 à 20 millions d'euros en 2010 et l'ex Ministre de l'Intérieur Michèle Alliot-Marie qui avait mis en place en octobre 2007 un plan dit de « vidéoprotection » pour «parvenir à 60 000 caméras sur la voie publique d'ici 2010 ». Une partie de ce projet consiste à raccorder les centres de supervision urbaine (CSU) qui sont gérés par les communes, aux commissariats et aux postes de gendarmerie. Ainsi 80 raccordements avaient été faits en mai 2008 et 122 en février 2009, permettant aux forces de l'ordre d'avoir un accès direct aux images enregistrées par les caméras installées par les mairies. Le Fonds interministériel de prévention de la délinquance (FIDP) existe toujours en 2013 (avec une provision de 56,5 M€ votés) et permet de financer, entre autre, ces raccordements et achats de caméras. Les crédits de la prévention de la délinquance de 2012 sont donc maintenus dans chaque département, à l’euro près, et les départements dotés de Zone de sécurité prioritaire (ZSP) bénéficient d’un supplément d’enveloppe. La circulaire est disponible ici et la notice explicative ici.

Que font les autres villes de taille similaire

Prenons le cas de Marseille. La cité phocéenne a d'ores et déjà décidé de déployer de 1500 à 1800 caméras d'ici 2014, avec "près de 40 policiers municipaux affectés 24h/24 à la visualisation des images", pour un budget d'investissement de "9,8 millions d'euros auxquels s'ajoutent 3 millions d'euros de frais de fonctionnement annuels". Avec 108 caméras opérationnelles en mai 2012, 200 caméras de surveillance devaient être opérationnelles en septembre et 300 en décembre 2012, d'après le journal 20 minutes.

Un rapport de la Chambre régionale des comptes relève que Lyon a dépensé "7 284 290 euros entre 2001 et 2008 pour l'installation de 124 caméras (soit une moyenne de 58 744 euros par caméra)", et qu'elle y consacre en moyenne environ 850 000 euros par an depuis 2003 (chiffre qui devrait grimper à 1,5 millions de 2009 à 2011), et que la ville dépense en moyenne 200 000 euros par an en maintenance, soit 1,7 millions d'euros pas an, à quoi il convient de rajouter le salaire des 29 employés, "soit au moins 900 000 euros, sans doute un peu plus", mais également le coût des locaux, de leurs équipement et de leur fonctionnement. Laurent Mucchielli (qui a écrit ce rapport) estime ainsi que "la vidéosurveillance coûte donc probablement à la ville de Lyon entre 2,7 et 3 millions d’euros comme le rapporte JM Manach aka Bugbrother

Avec la Nice de Mr Estrosi, au moins, la police fait l'effort de comptabiliser le nombre de personnes arrêtées grâce à ses 624 caméras; ce qui a permis de découvrir qu'elles permettaient, en moyenne, 0,34 interpellations, par caméra, et par an et ce avec des caméras intelligentes qui ont dévié de leur rôle initial. C'est donc la ville la plus vidéosurveillée de France et l'on peut constater le résultat.

Pour le sociologue Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS et un des meilleurs spécialistes français des questions de sécurité et de vidéosurveillance, "le résultat est clair : l'impact de la vidéosurveillance sur la délinquance constatée par la police nationale à Lyon est de l'ordre de 1%, la vidéosurveillance coûte très cher et ne sert pas à grand-chose".

Bien évidemment il ne faut pas confondre la vidéosurveillance publique dans des lieux ouverts, inefficace, avec celle faite dans le cadre privé et dans des lieux clos qui elle est très efficace (comme les parkings). Ni avec celle privé dans les lieux publiques (distributeurs de billets de banques par exemple) et/ou dans le cadre public dans des lieux clos (comme le métro ou le bus) qui aide énormément les forces de la police et de la gendarmerie pour résoudre (et non prévenir) des enquêtes. En effet, une caméra ne prévient pas des crimes sauf par "effet plumeau" (ça ne fait que déplacer les trafics). Pour en savoir plus consultez: la videosurveillance en 30 questions de la Ligue des droits de l'Homme

A Toulouse, le débat

Quelques chiffres pour commencer: le coût d'une caméra 10 000€ et en gros 20 000 € avec la maintenance et le stockage à Toulouse, selon Antoine Maurice (ce qui est très peu cher, comme nous l'avons vu, mais il est vrai que les prix ont fortement baissé ces dernières années). Le centre de vidéo surveillance urbaine (situé place intérieure Saint-Cyprien) se charge de surveiller à la fois les caméras de la ville de Toulouse mais aussi depuis septembre 2012 celles de Blagnac. Deux policiers municipaux sont chargés à la fois d’avoir les yeux rivés sur les écrans, mais aussi de répondre aux bornes qui bloquent l’accès de certaines rues en centre-ville (un détail les bornes en question coûtent 150 000€ chacune à la mairie). L'équipe complète compterait environ une dizaine de personnes (car il faut tourner pour surveiller et répondre 7j/7 et 24h/24) et stocke les données ainsi recueillies quinze jours avant de les détruire.

Selon Claude Touchefeu, la place de la caméra doit s'inscrire dans un plan d'action pour une meilleure sécurité en tant qu'outil disponible en conjonction avec d'autres. Il fut amusant de constater qu'elle puisse comparer un "petit village allemand" à une ville axée sur la technologie comme Toulouse (dont l'exemple le plus parlant est Tetaneutral) pour illustrer ainsi qu'il suffit d'enlever les caméras «sans le dire, au départ» aux citoyens pour que les problèmes ne réapparaissent pas. Pour Antoine Maurice, d'après la Charte Européenne elle doit rester le dernier recours (Toulouse en est signataire) en lui préférant toujours des moyens humains. Pour Christian Raynal, c'est un outil indispensable même s'il regrette de ne pas avoir pu remettre en place des îlotiers. Il précise que "si l'on décide d'en mettre, il faut qu'elles couvrent la totalité de la zone" (c'est à dire sans aucun angle mort).

De mon point de vue, avoir une trentaine de caméras n'est strictement rien et les Toulousains ne devraient pas s'en plaindre. Ceci étant dit, je ne pense pas que les caméras publiques aient un réel intérêt sécuritaire autre que celui de rassurer des électeurs et ce à un coût global de fonctionnement élevé pour la ville (et donc traduit dans les impôts locaux). Il vaut mieux éduquer les citoyens sur ce sujet plutôt que de l'agiter comme une solution magique à tous les problèmes complexes liés à la sécurité.

Si l'on prend par exemple l’installation de caméras à Arnaud-Bernard pour lutter contre "le trafic de drogues et de cigarettes":

  • Effet plumeau: ils vont se déplacer dans les rues adjacentes (comme le précise Antoine Maurice)
  • Adaptation: port de cagoule ou capuche voir éventuellement de lunettes ou postiches pour rendre les caméras inutiles
  • Délinquance: vol, dégradation (spray ou image) ou destruction pure et simple de la caméra gênante en question, et dont le coût de remplacement sera à la charge de la ville
  • Geek: piratage des caméras (qui sont par ailleurs assez mal sécurisées en règle générale, je ne sais pas ce qu'il en est pour Toulouse) pour visionner les flux, interrompre la transmission, ... les possibilités sont assez grandes.

En conclusion, je dirais que la vidéosurveillance et son débat sont (hélas) déjà obsolètes. Avec les données des "googles cars" ou des "vélos street view" transmises pour enrichir Google Maps a déjà donné lieu à de multiples problèmes (dont les lieux secret défense ou le fait de prendre en photo l'intérieur d'habitations). De plus nous avons pu constater ces derniers jours que toutes les communications et échanges internet étaient stockés puis utilisés par diverses agences ou entreprises (le scandale de Prism). Ce qui s'accompagne de la prise de conscience des dangers liés aux réseaux sociaux et aux smartphones.

Avec l'arrivée prochaine de la X-Box One et de son Kinect toujours actif et branché; l’intérieur même des foyers seront peu à peu transformés en données (par exemple pour vendre des films plus chers à partir d'un certain nombre de personnes le visionnant), phénomène auquel il faut ajouter l'explosion des "objets connectés". Enfin, la notion même de vie privée sera fortement entamée lors de la massification des "Google Glass" où tout le monde filmera tout le monde en permanence. Ce n'est d'ailleurs pas forcément une mauvaise chose car à Toulouse la police le fait déjà pour se prémunir d'agressions et confirmer le bon respect de la procédure.

Ce qui rend de facto le débat sur la vidéosurveillance voire la vie privée complètement stérile.

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