Urgences Françaises

Chacun est responsable de cette situation:

Voici le passage du livre qui me semble le plus représentatif, à la fois de celui-ci et de la situation Française:

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Au delà de cette idéologie générale, chaque Français ou presque, quel que soit son statut social protège une ou plusieurs rentes. Chacun ou presque est en quête de ce que le pays peut lui apporter, non de ce qu'il peut lui apporter. A l'exception évidemment des plus fragiles, c'est à dire ceux, moins nombreux qu'ont ne le croit dans une démocratie, qui n'ont vraiment aucun moyen de peser sur leur destin et sur celui de la collectivité à laquelle ils appartiennent

La liste de ces responsables est, sous ce jour, fort longue:

  • des ministres (pas tous) qui n'osent pas, de peur de déclencher une manifestation, engager une réforme;
  • des parlementaires (pas tous) hostile à la modification de leur nombre, de leur statut ou la remise en cause de l'inutile empilement des collectivités territoriales;
  • des patrons (pas tous) qui préfèrent s’accrocher à un monopole plutôt que de jouer le jeu de la concurrence;
  • des actionnaires (pas tous) qui ne veulent pas réduire leurs exigences de profits immédiats, même si c'est pour investir dans l’intérêt à long terme de l'entreprise;
  • des syndicats (pas tous) qui défendent leur appareil plutôt que leurs missions et qui préfèrent en particulier négocier avec les patrons de menus avantages, pour eux ou pour leurs mandants, plutôt que de former des chômeurs;
  • des salariés du privé (pas tous) qui s'accrochent à un emploi technologiquement dépassé plutôt que de se former à un autre;
  • des fonctionnaires (pas tous) qui se cramponnent à un statut garanti oubliant que le financement de leur revenu et de leur retraite constitue un endettement pour la collectivité;
  • des salariés d'entreprises ou d'administrations publiques (pas tous) partant à la retraite à 50 ans sans la moindre vergogne;
  • des intermittents du spectacle (pas tous) indemnisés pour ne pas travailler ni se former;
  • des retraités (pas tous) qui accumulent les privilèges au détriment de ceux qui travaillent;
  • des chômeurs (pas tous) qui préfèrent leurs allocations à la recherche d'un emploi;
  • des enfants (pas tous) qui refusent d'apprendre sous prétexte que leurs parents sont là pour veiller à leur avenir;
  • des étudiants (pas tous) qui refusent de choisir des études ingrates ou difficiles, et ne rêvent que de sécurité de l'emploi.
  • des propriétaires fonciers (pas tous) qui, sans avoir travaillé, par héritage pour l'essentiel, disposent d'un patrimoine et des revenus qu'ils en tirent;
  • des propriétaires immobiliers (pas tous) qui bénéficient des règles limitant le droit à construire; fabriquant ainsi artificiellement une rareté de logements;
  • des commerçants (pas tous) qui s'inquiètent des formes modernes du commerce, sans pour autant innover;
  • des détenteurs de rentes fiscales dites "niches" (tel que le taux de TVA réduit pour les travaux d'entretien et de rénovation des logements, le crédit d’impôts en faveur de la recherche, l'abattement de 10% sur le montant des pensions et retraites, les avantages accordés à la Corse et à l'Outre-mer, les aides à l’accès à la propriété pour la location), sans compter d'innombrables offices agences, lobbies soucieux de préserver leur rente et celles de leurs clients.

Parmi tous ces rentiers, on dénombre 115 professions réglementées qui verrouillent encore aujourd'hui, comme sous l'Ancien Régime, de multiples dimensions de notre vie quotidienne: les officiers ministériels, que leurs bénéfices, tirés de leurs monopoles légaux, ne poussent pas toujours à rendre le meilleur service possible aux justiciables; les taxis dont le nombre est trop limité pour protéger le patrimoine de quelques-uns, sans aucun avantage pour les autres chauffeurs ni pour leurs clients; les médecins dont le numerus clausus (vidé de tout sens par la reconnaissance automatique des diplômes européens) réduit chaque jour davantage la densité pour mille habitants (plus basse en France que dans tout les autres pays européens), sans que cela n'améliore ni leur revenu, ni leur statut, ni la qualité des soins; les pharmaciens qui imposent des conditions d'entrées très restrictives à un commerce, rémunéré comme tel, sans que leurs conseils, qui pourraient justifier leurs revenus, ne soient pris en compte; les opticiens, aux taux de marge énormes, qui profitent des couvertures offertes par les mutuelles et limitent la concurrence en s'opposant à la vente de verres de qualité sur Internet. S'y ajoute tous ceux qui n'osent pas innover, créer, affronter la compétition, coopérer.

Aujourd'hui comme hier chacun de ces rentiers ne détient pas assez de pouvoirs pour entamer ou annihiler les rentes des autres, mais il en a assez pour protéger la sienne, bloquer toute réforme du droit et des pratiques qui pourraient remettre en cause, au moins pour un temps, ses propres avantages ...

Le pire coté de l'idéologie Française: ne rien changer de peur de perdre le peu que l'on a. Nous sommes à un carrefour décisif pour le futur de la France et de nos enfants: Réveillez-vous il y a urgence !

J. Attali, Urgences Françaises, ed. Fayard

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